En immersion à la ferme

Cette fois-ci on accueille un “guest” sur la To-Do-List : Benjamin (aka mon chéri) qui a passé une semaine dans une exploitation dans l’Est de la France. Entre les vaches et les tracteurs, il a appris plein de trucs, qu’il a voulu écrire ici, avec ses photos 💕


Voilà un long moment que je voulais passer du temps dans une exploitation agricole. Courant juillet, j’ai recontacté Michel François, un céréalier et un éleveur de la Meuse.

Je l’avais croisé à l’occasion d’une projection de Et Maintenant nos terres, le documentaire que j’ai co-réalisé en 2015, qui avait eu lieu à Nomeny, à une trentaine de minutes de voiture de Metz.

Il m’avait dit en deux mots avoir hérité de la ferme de ses parents et l’avoir passée en bio en 2010. Et aussi que dans les propos que nous rapportions d’agriculteurs africains, il retrouvait nombre de ses problématiques à lui. J’avais noté son numéro et m’étais dit “Tiens, tiens, il me plaît lui”. Les mois ont passé et l’envie de complémenter un quotidien urbain et tertiaire d’une touche d’agriculture est restée. Un coup de téléphone plus tard, rendez-vous était pris pour la fin août.

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J’y suis resté cinq jours à Éply, à cinq kilomètres de Nomény. 300 habitants et une dizaine d’agriculteurs, qui pour la plupart font des céréales et élèvent des vaches, soit pour le lait soit pour la viande, et des porcs aussi.

Formation sur le tas (de paille)

Ici, les journées commencent de bonne heure. On est à l’attaque dès 6h30 pour aller donner à manger aux bêtes : un mélange de triticale pois (blé et pois cultivés ensemble) qui est concassé façon Muesli. S’y ajoute un complément céréalier venu de Suisse. Sans lui, la bouffe donnée aux vaches et aux cochons ne serait pas équilibrée. La tournée matinale va de la porcherie aux étables des vaches et dans les pâtures.

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Depuis quelques jours, deux veaux sont fraîchement nés. La mère de Michel — ses deux parents habitant toujours à la ferme — s’occupe de leur donner un biberon, sans que je ne comprenne trop pourquoi la maman-vache ne s’en occupe pas elle-même.

La mère de Michel, sinon, passe régulièrement une partie de ses matinées à tuer les coqs et à les évider : “Là le foie, là l’estomac…”. Et quand on passe à côté d’elle, elle se marre : “Attention on est armé”. Michel d’en ajouter une couche : “Si elle s’approche de toi avec un ciseau, pars en courant”.

Sur une ferme d’une quarantaine d’hectares comme celle de Michel François, deux activités principales rythment l’année : les céréales d’un côté, les bêtes de l’autre. Et ce quasi toute l’année sans pause : mis à part un petit break estival en famille, traditionnellement en Bretagne à la fin du mois d’août.

Merci les machines

Premier enseignement : le poids crucial des machines. À commencer par le tracteur, genre de couteau-suisse de l’exploitation : à chaque soin que l’on apporte au champ, une machine qui va bien. L’immortelle charrue pour retourner la terre, évidemment !

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Il y a la faucheuse et ensuite, plus méconnu du débutant, l’andaineur. Il sert à mettre la paille ou le foin fauchés en petit tas rectilignes — des andains ! — d’un bout à l’autre des parcelles. Derrière, la presse n’a plus qu’à rouler des bottes.

Elles sont ensuite stockées à couvert, ou à deux pas des étables pour le paillage et la nourriture des vaches. Ultime étape : les bottes de foin sont déroulées sur l’allée centrale de l’étable, et ne reste alors plus qu’à repartir le foin devant ces messieurs et ces dames.

À ce sujet, si vous n’avez jamais vu une vache s’étaler de tout son long dans de la paille bien fraîche qu’on vient de lui amener, une mise à niveau s’impose.

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Au rang des machines, plus dur encore est la herse étrille qui est utilisée pour retirer du sol des plantes qui pourraient nuire à la culture dominante du champ. Et ça ne s’arrête pas là : le déchaumeur, le fanneur, la moissonneuse-batteuse, les citernes d’eau qu’il faut conduire de la ferme aux champs de pâture (ben, oui, y a pas l’eau courante)…

C’est le balai des attelages et des dételages, et des micro-trajets pour récupérer tel outil ou tel autre, nombre d’entre eux étant achetés en commun par plusieurs agriculteurs. Vous savez quand on parle de l’impact du pétrole sur le prix d’achat des denrées alimentaires ? Ça commence là : chez Michel François, ce sont environ 6 000 litres par an de fuel.

Agriculteur ? Non, mécano.

Deuxième enseignement : l’agriculteur est aussi roi de la débrouille, de gré ou de force. Les paysans n’ont souvent ni le temps ni l’argent de courir après un hypothétique service après vente pour chacun des appareils qu’ils utilisent chez eux, et dont il faut régulièrement assurer la réparation.

Le verrou d’un godet — ces petites bennes qu’on voit souvent s’agiter à l’avant des tracteurs de chantier — qui se pète au niveau d’une soudure récente ? Pas le choix : bricoler en vitesse au risque de ne pas pouvoir avancer le bâchage de bottes prévu le lendemain. Idem de la boîte à vitesse d’un vieux tracteur qui se bloque et qu’il faudra dépanner… Et je n’étais là que quelques jours.

Ah, oui, autre chose importante : call me boss, j’ai conduit un énorme tracteur John Deere à 80 plaques le modèle dont les roues font facile la taille d’un rez-de-chaussée haussmannien. Autant dire que les autres freluquets en Harley Davidson ou beaufs à Clio en jantes alu peuvent se rhabiller.

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Evidemment, quand les problèmes deviennent plus complexes et que l’aplatisseur à grain crame ses courroies de transmission, ou que l’arbre à bras de l’andaineur est HS… Pas le choix, on appelle le réparateur comme tout le monde.

La paille dans ton œil

Le troisième enseignement est de niveau école maternelle et me turlupinait depuis bientôt 29 ans : la différence entre la paille et le foin. Michel François, et son apprenti, sans même moufter à la question que j’ai posée l’air de rien, se sont montrés beaucoup plus clairs que la demi-cinquantaine d’enseignants qui ont dû me causer agriculture française en jugeant la question trop élémentaire pour être clarifiée.

Donc, agriculture, chapitre 1, paragraphe a : la paille, ce sont des tiges de blé (ou de colza ou autres) séchées qui servent plutôt de paillage aux bêtes (un matelas), le foin, lui, des herbes séchées avec des vertus nutritives bien déterminées. Une vingtaine de bêtes en mangent une botte de 300 kilos sur une journée. Il faut donc toujours des stocks d’avance à distribuer au fur et à mesure. Quand on vous dit que bouffer de la viande, c’est lourd d’un point de vue de l’environnement : hého ! faut leur donner à bouffer et pas qu’un peu. Ce qui consomme des terres, des récoltes (qu’on ne mange donc pas directement), une quantité donc colossale de protéines végétales qui sert à faire une toute petite somme de protéines animales dont il n’est même pas sûr qu’elle nous nourrisse mieux. Ça déconne quelque part.

Et le bio dans tout ça ?

Michel François m’avait dit être passé en bio, ce qui avait aiguisé mes instincts de chasseur-bobo. Incise sur le chasseur-bobo : le même que le chasseur-cueilleur d’il y a 10 000 ans mais trois révolutions industrielles dans la gueule et 7 milliards de congénères qui veulent se défourailler la panse plus tard.

Au moment de prendre mon Ouibus à Bercy, j’étais donc excité comme une puce : la sobriété heureuse sous le bras, le retour à la terre dans les mirettes, le sens m’attendais et avec lui un nouveau destin.

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En arrivant, la différence n’est pas à ce point homérique : et les traces d’un changement de logique agricole, elle bien à l’œuvre, demandent de l’attention pour l’œil innocent. S’il y a bien d’un côté des champs labourés où la terre est nue comme un caillou, ceux de Michel François détonnent un peu. Et non pas parce que le Parisien et ses baskets New Balance toute trouées y sautillent tel un cabri. Non, ils détonnent parce qu’un petit tapis vert y fait sa vie et qu’on le laisse faire.

C’est le cinquième enseignement : en bio, on laisse pousser les “mauvaises herbes”, les chardons par exemple, les matricaires (genre de pâquerettes)… Michel François m’explique que ce sont autant de marqueurs. S’il y a des chardons c’est que le sol est tassé et qu’il manque d’azote, à moins que ce ne soit de phosphore. Quoiqu’il en soit, c’est le signal qu’il faut corriger le tir quelque part. Ce qui ne veut pas forcément dire qu’il faut lâcher les Rafale pour pulvériser du napalm en masse.

Le semi en bio est moins dense : ce qui a peut-être pour conséquence de ne pas générer les mêmes volumes à l’hectare mais a aussi l’avantage de limiter l’humidité entre les tiges de blé et donc de limiter l’apparition de champignons. Qu’il faudrait fracasser avec du fongicide… Un industriel de l’agro un peu con con conclurait sans doute : encore un jouvenceau citadin qui veut réinventer la roue. En partie vrai mon capitaine ! Mais l’apprenti de Michel, Thibaut, me disait qu’une exploitation bio comme celle de Michel s’en tire mieux économiquement et dégage des marges supérieures aux petits camarades qui doivent acheter énormément de produits et valorisent ensuite moins biens leurs productions.

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L’argent ne pousse pas dans les champs

Ce qui m’amène gaiment au sixième enseignement du retour à la terre et de l’éthique à la fleur de pâquerette fleurie : les thunes. Si Michel François s’en sort peut-être un peu mieux que certains de ses collègues, globalement la profession morfle. Crise porcine ici, crise laitière là-bas, les blés dont la production chute à cause d’excès de pluie… les Gaulois ont mal à leur agriculture et quelques chiffres aident à mettre une réalité économique derrière ce malaise.

Pour Michel, si les aides européennes s’arrêtaient, tous les agriculteurs du coin mettraient tous la clé sous la porte. Dans son cas, les subsides de Bruxelles représentent un bon quart de ses revenus chaque année. Ses déclarations (les aides sont calculées par rapport à la taille de l’exploitation) sont vérifiées — très scrupuleusement semble-t-il — par des administrations, photos satellite à l’appui.

Pour ce qui est du blé, ainsi que je le disais, il parvient à le vendre dans des conditions plus avantageuses parce que bio. Environ 300 euros la tonne, quand le prix de marché est plutôt autour de 150 euros. Tout le reste vient de la viande. Et là c’est Bigard, le premier groupe de transformation de viande en France, le Lactalis du lait, qui donne le la pour le prix au kilo. Sur des bestiaux de plusieurs centaines de kilos sur lesquels des exploitants bovins tels Michel doivent amortir tous leurs frais.

Le huitième enseignement, et le dernier parce que le créneau des dix commandements est chargé, c’est la solidarité. Rester une heure dans la cabine climatisée avec un céréalier, vous verrez. Le téléphone sonne souvent pour un prêt de matériel, pour dire à untel de faire gaffe à la météo, pour inviter à prendre un café… La vie n’est pas rose, mais on rit et on s’aide. Ça fait un bien fou.

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Moralité d’une semaine en bottes

Un urbain de 2016 qui n’a reçu n’a qu’une expérience toute minus de l’agriculture est très (très) éloigné des ingrédients de ce qu’il se met tous les jours dans le ventre. Et c’est bien dommage.


En savoir plus sur Benjamin

– le film Et Maintenant, nos terres
– son blog à lui, Curieuses Lettres
son compte Twitter

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